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LE PROGRAMMATEUR DE SALLE : L'INTERLOCUTEUR ESSENTIEL par David Anquetin (groupe MON)

Parmi les différents professionnels que peut rencontrer un groupe au cours de sa longue chevauchée artistique, les programmateurs de salles font partie de ceux qui peuvent avoir une influence sur son évolution. En effet, par leurs choix et leur curiosité, ils lui permettent d'accéder à l'étape essentielle : la scène. Mais plus que ça encore, ils contribuent aussi à dessiner le paysage musical de demain. Afin d'éclairer les jeunes groupes sur les démarches à suivre pour aborder des salles de concerts, mais aussi d'avoir une vision plus globale des scènes en France, nous avons interrogé Philippe Cadiot, programmateur de La Pêche à Montreuil (93). Rencontre avec un véritable passionné de musique, qui reste très lucide sur sa profession et sur le marché musical français.



QUEL EST LE ROLE DU PROGRAMMATEUR ?

C'est la personne incontournable à contacter dans un lieu. Il est responsable du choix des artistes, de l'interface technique, et de la communication. Ce sont les casquettes que je gère quotidiennement à La Pêche.
Le programmateur gère les plannings, fait les choix artistiques, prend aussi en charge la budgétisation des soirées, ainsi que la négociation des contrats et des cachets. Il doit aussi assurer le suivi technique des concerts, en sachant quel type de groupe il peut accueillir en fonction de la configuration de sa salle, afin de recueillir et transmettre les bonnes informations techniques. Enfin, son rôle est de faire savoir à un maximum de personne que le concert a lieu.

QUELS SONT LES CRITERES DE CHOIX DU PROGRAMMATEUR ?

Artistique bien sûr, mais aussi commercial et technique.

D'un point de vue artistique, on arrive à se faire une idée rapide sur un artiste. Quand un groupe déclenche un phénomène alors qu'il est encore jeune ça se sait. À l'inverse quand un groupe plante les salles et ne ramène personne, ça se sait aussi. J'analyse ce paramètre mais il n'est pas prépondérant dans mon choix. Je donne priorité au plaisir, mon premier critère étant quand même d'apprécier les groupes que je fais venir.

Ensuite, je me fais fort de réunir un minimum de public, parce que je sais à qui je vais vendre le concert, vers quel milieu je vais orienter la promotion, qui je vais accrocher. Je sais aussi que la notoriété du lieu permet, même pour des groupes pas connus, d'avoir deux cents personnes quand même. À moi de savoir comment faire connaître ces groupes auprès des personnes susceptibles de les apprécier. Ensuite c'est le bouche à oreille qui fait son travail. Un groupe doit intégrer ces données-là. Il ne peut pas d'un côté avoir des prétentions, et de l'autre négliger l'essentiel.

Il y a également des convergences techniques à prendre en compte?

?PAR EXEMPLE LA TAILLE D'UN GROUPE, LE TYPE D'INSTRUMENTS, SONT DES ELEMENTS QUI IMPORTENT DANS TON CHOIX ?

Oui, car sur une petite scène on va être moins tenté d'accueillir des groupes trop nombreux. À l'inverse sur une grande scène ce n'est pas un problème, mais par contre on ne va peut-être pas programmer des duos ou des trios. Ca dépend complètement du contexte. À la Pêche, on n'a pas de problème de ce type, dès qu'il y a un intérêt artistique on trouve toujours les moyens pour faire venir l'artiste. Et je connais aussi nos capacités techniques, que ce soit du point de vue sonorisation, lumières ou régie générale, je sais qu'on peut accueillir n'importe qui. Tous les programmateurs n'ont cependant pas la même approche du métier.

CETTE APPROCHE SE RESSENT DANS LES PROGRAMMATIONS. POUR TA PART, AS-TU DECIDE DE FAIRE DES CHOIX VARIES DANS LES STYLES MUSICAUX ?

J'arrive à laisser une grande place au choix artistique. Qu'ils soient composés de vingt-cinq ou trois musiciens, si les groupes sont d'accords pour venir jouer ici, à des conditions que l'on voit ensemble, ça ne pose aucun problème. Par exemple, Tarace Boulba (une fanfare d'une trentaine de musiciens, ndr) a joué ici dix fois en dix ans. Mais c'est un groupe que beaucoup de programmateurs ne vont pas solliciter, surtout en province, parce qu'il y a quarante personnes à loger, à nourrir, à déplacer, Ils réfléchissent à deux fois avant de le faire ! Ou alors ils ont les budgets qu'il faut pour se le permettre.

Mais on ne fait pas venir des groupes qu'on n'a pas envie de voir. On n'a aucune contrainte, ni pression d'aucune sorte. Tous les artistes qui viennent ici sont bien reçus, et il n'y a pas de mérite à ça puisque l'on accueille des personnes qui nous paraissent intéressantes. Il y a une motivation dès le départ, ce qui nous évite de tomber dans la routine de la salle qui accueille des concerts sans implication?

L'EVOLUTION POSSIBLE D'UN GROUPE EST DONC QUAND MEME TRES LIEE AUX PROGRAMMATEURS ?... N'Y A-T-IL PAS BEAUCOUP DE PROGRAMMATEURS FRILEUX ?

C'est évident. Il y a plusieurs raisons à cela.

Parmi tous les collègues que j'ai en France, il n'y a pas d'artistes. Mon avantage sur les autres programmateurs est d'être musicien moi-même, depuis près de vingt-cinq ans. J'ai donné environ six cents concerts, je sais donc relativement de quoi je parle. Je suis quasiment le seul à avoir un background musical et à être aux mannettes d'une salle comme celle-là.
Tous les autres viennent de cursus culturels, associatifs qui les mènent sur ces postes-là, mais ils ne sont pas dans des registres musicaux. Ils n'ont pas leur propre expérience artistique. Je pense que d'une manière générale, un programmateur « classique », issu de la filière culturelle, ne va pas prendre de grands risques sur des jeunes groupes. Il va plutôt avoir tendance à booker sa programmation avec les artistes qui remplissent les salles, quitte à les payer un peu plus cher que la moyenne. Le comportement d'un programmateur est très lié à son expérience musicale? Est-ce que c'est quelqu'un qui prend des risques ou quelqu'un qui suit le mouvement ? Malheureusement j'ai plutôt l'impression que la plupart suivent le mouvement, sans aucune prise de risque ni originalité ! Pour ma part, je constate avec plaisir que certains groupes que je programmais il y a quelques années sont devenus des groupes côtés : Hocus Pocus, Mickey 3D, La Phaze? Ils ont eu beaucoup de mal à émerger dans les autres salles, peu de gens se sont mouillés, mais maintenant tout le monde se les arrache..

Il y a aussi beaucoup de lieux qui ont des contraintes, liées au périmètre dans lequel ils se situent, à la politique de la ville pour laquelle ils travaillent, aux orientations qu'on leur donne.
A la Pêche, on est quand même positionné sur la découverte. Mais pas à tout prix non plus, il y a quand même des enjeux économiques qui sont incontournables et que l'on doit prendre en ligne de compte ! Ici, à Montreuil, près du métro, on n'est pas perdu au fond de la banlieue donc je peux me permettre de suivre mes envies. Ca m'arrive de faire la première date à Paris de certains groupes, parce que personne ne les a contacté avant moi. Parfois je récupère aussi un groupe qui a déjà fait deux trois petites dates parisiennes, un peu dans l'indifférence générale. Mais c'est vrai qu'une salle perdue en province va peut-être pas prendre ce genre de risques, ne serait-ce que parce que le public alentour ne connaît pas encore les groupes.


À QUEL MOMENT DE SON EVOLUTION UN GROUPE PEUT, SELON TOI, COMMENCER A DEMARCHER DES SALLES , ET AVEC QUELS ELEMENTS ?

À partir du moment où il est capable de jouer au moins trente minutes sur scène. Le groupe doit avoir au moins quatre titres sur une démo qui tient la route, quelques données techniques (plan de scène, fiche technique?) et une petite bio qui retrace un peu le parcours du groupe.

Généralement quand un dossier arrive je mets le disque de côté, je lis rapidement la biographie, et je la range dans un carton. Je ne reviens pas dessus sauf si je programme le groupe. Ensuite j'écoute le disque, je me souviens de ce que j'ai lu, et si j'accroche vraiment, je retrouve la bio et je la mets dans un dossier.. Cela fera partie des groupes intéressants qui vont peut-être jouer.. Pour donner une idée, dans les dossiers reçus depuis un an (donc la matière de ma future programmation?), cent cinquante groupes au moins m'ont intéressé, mais parallèlement à ça j'en ai mis cinq cents aux oubliettes.
Il faut également avoir un contact direct avec les gens, et ne pas se contenter du téléphone. Expliquer son projet, qui on est, qu'est-ce qu'on peut faire?

QUEL NIVEAU DE QUALITE EST REQUIS POUR UNE DEMO ?

Il y a un minimum car maintenant on peut faire des choses très bien avec peu de moyens, donc les groupes qui ont vraiment un mauvais son s'éliminent eux-mêmes? Je sais très bien qu'il ne s'agit pas d'une production en studio parfaitement soignée, mais dans une démo tu vois déjà un potentiel. Ce n'est certes pas définitif car le groupe progresse, mais il y a déjà de quoi se faire une idée.
La rythmique est la première chose que j'écoute. Si elle ne tourne pas, le groupe n'a aucune chance de me séduire. Ensuite, le chanteur, la voix. Si la rythmique et le chant ont un intérêt, ça passe. Je considère qu'en général les groupes mettent leur meilleur titre en début de démo, donc si je n'accroche pas sur le premier, il y a peu de chances que la suite me plaise.
Par contre j'ai une éthique car en tant que musicien, quand j'envoie un matériau, j'aime bien qu'on me donne des réponses, donc j'essaye toujours de répondre correctement pour expliquer pourquoi je n'inclus pas le groupe dans ma programmation. J'y mets un point d'honneur, mais tout le monde ne le fait pas.

COMMENT TE FAIRE UNE IDEE DE LA QUALITE SCENIQUE D'UN GROUPE ? TU LES VOIS AVANT ?

Quelques-uns, mais peu. La plupart du temps, il n'y pas de surprise car pour les groupes qui viennent jouer ici, je sais dans quelles salles ils jouent, quel parcours ils ont, s'ils jouent régulièrement sur des grosses scènes, et s'ils ont l'habitude de jouer devant du monde. Est-ce que c'est un groupe qui a un set bien rodé ou qui se cherche encore ? Quand tu es musicien, tu n'as pas besoin d'aller les voir pour savoir tout ça. Des antennes me ramènent également des infos sur ce qu'il se passe ailleurs.
Si j'ai une certaine exigence de par mon expérience d'artiste, j'ai aussi une souplesse. Même si un groupe n'est pas parfaitement carré, si je sens qu'ils font quelque chose de valable, je peux très bien travailler avec eux quand même . Toujours est-il que l'on n'est pas une maison de disques mais un club, donc c'est important que les groupes aient quelque chose à montrer. Et à la Pêche, on donne les mêmes moyens à tous, première partie comme tête d'affiche, donc je sais qu'un artiste qui s'en donnera les moyens pourra tirer le meilleur parti de notre scène. Ce n'est pas toujours le cas, il y en a qui font des bons disques et qui sont mauvais sur scène. Ca m'arrive d'être déçu, mais je n'ai pas de regrets, au moins on a tenté quelque chose. Mais indéniablement, la plupart des groupes que je programme tiennent déjà la scène.

ACTUELLEMENT, CERTAINES SALLES RENCONTRENT DES PROBLEMES LIES NOTAMMENT AU NIVEAU SONORE ET AU VOISINAGE, ET SONT MENACEES D E FERMETURE PAR LA PREFECTURE (LE POP-IN OU LA FLECHE D'OR?) VOIRE FERMEES (LE BAR III) . QUELLE EST TON IMPRESSION SUR LA SITUATION DES SALLES EN REGION PARISIENNE ?

La situation est la même depuis pas mal de temps à Paris et n'a pas changé. Qui plus est, il n'y a pas tellement d'évolution en vue? Les lieux de diffusion parisiens sont astreints à des contraintes assez importantes, de niveau sonore et autres. On a l'impression que si on voulait stopper la musique à Paris on ne s'y prendrait pas autrement? C'est une vision un peu radicale mais qui n'est pas loin d'être réelle.. À côté de ça il y a quand même une réalité économique importante pour les salles parisiennes, qui sont toutes en concurrence, parfois à quelques encablures l'une de l'autre.. Chacune doit avoir une couleur musicale assez marquée, s'y tenir et y être pointue. C'est la seule façon d'arriver à fonctionner dans une telle ville. Mais la situation n'est pas dramatique non plus : si un artiste a une qualité artistique et une originalité indéniables, qu'il est capable de s'adapter aux conditions qu'on lui propose, il peut rentrer dans bon nombre de programmations même en étant inconnu car il y a quand même des lieux qui programment beaucoup à Paris. Un jeune groupe ne doit pas avoir d'exigences irréelles parce qu'il n'est pas en capacité d'en avoir. Les programmateurs partent du principe que le groupe a déjà de la chance qu'on lui offre une scène... C'est dur à avaler mais c'est comme ça que ça fonctionne ! Il y a déjà des artistes professionnels qui ont du mal, et il y a des amateurs qui aimeraient grimper mais ne sont pas encore assez connus ou repérés. Mais ils ont du mal à se faire une place, parce qu'il y a déjà tous ces professionnels qui ramènent des projets de qualité et qui passent avant. C'est la concurrence.

En banlieue, les jeunes groupes ont plus d'ouverture qu'à Paris. Par exemple, une salle de Seine-Saint-Denis va donner la priorité aux jeunes groupes du département pour ses premières parties. Et tout le monde fonctionne comme ça, partout en France. Une salle de Perpignan sera plus tentée d'accueillir un groupe local, qui va ramener cent personnes sur une première partie, plutôt que de faire venir un groupe parisien inconnu, qui va en plus demander le remboursement des frais de transport. C'est une analyse impitoyable, mais ensuite il y a toujours moyen de passer outre ces règles. Le milieu de la musique n'est fait que d'exceptions ! Il y a énormément de lieux qui annoncent des règles strictes mais dans lesquelles il y a beaucoup d'ouvertures possibles. Heureusement pour les artistes les plus accrocheurs ou les plus déterminés, qui auront toujours des possibilités.

QUEL EST TON AVIS SUR LES GROUPES ACTUELS ?

Il y a de plus en plus de groupes qui se forment et émergent. Le niveau moyen de base est plus élevé qu'avant, aussi parce que tout a suivi, le matériel notamment. Avant, faire de la musique était un vrai problème : il ne suffisait pas d'avoir envie, il fallait pouvoir acheter un instrument et pouvoir exister. Maintenant c'est beaucoup plus simple.

En revanche je trouve qu'il n'y a pas grande originalité dans ce qui se fait actuellement, mais c'est normal, tellement de choses se sont déjà faites? Je suis persuadé qu'on est dans une époque de recyclage énorme. Des gens vont s'enthousiasmer sur des choses qui ne valent pas grand-chose, car ils ne connaissent pas les racines de ces musiques. Mais quand tu connais les groupes et les courants musicaux, tu repères immédiatement les influences d'un groupe. Quatre-vingts dix pour cent des artistes qui me sollicitent sont sous influence, trop marquée à mon goût. Il est sûr que les musiciens se nourrissent d'influences, mais ce qui est intéressant est de voir de quelle manière elles ressortent dans un groupe, et non pas d'entendre une énième copie de ce qu'on connaît déjà, et qui sera fatalement en dessous de l'original. Surtout quand les groupes veulent faire des chansons en anglais, mais le font avec un mauvais accent et un mauvais chanteur. La musique est un marché mondial, et n'importe quel artiste français qui se positionne sur une certaine thématique ou un style musical rentre en concurrence directe avec les anglo-saxons. Et ça fait mal !

Ceci étant, il y a quand même de bons artistes en France, qui arrivent à développer une originalité et une identité intéressante, et qui sont au-dessus du lot. Mon but n'est pas de couper les velléités des jeunes à faire de la musique, mais au contraire de les éclairer afin qu'ils sachent où ils vont !

Propos recueillis par David Anquetin (davidanquetin@yahoo.com)
Remerciements à Philippe Cadiot
La Pêche - 16, rue Pépin
93100 Montreuil
http://www.lapechecafe.com/

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